Sortir du cadre: Photojournalisme, la nouvelle musique
October 30, 2009 by gholubowicz · 3 Comments
Aprés avoir présenté une nouvelle voie pour financer le photojournalisme dans “Sortir du cadre: Photojournalisme Open(re)sources“, je vous propose de continuer à chercher quel sera le futur du photojournalisme.
Au cours de mes discussions avec quelques collègues photojournalistes je me suis aperçu qu’un trait commun nous unissait tous. Nous sommes tous des passagers du Titanic atteints du syndrome de Stockholm.
Nous connaissons tous l’histoire selon laquelle – sur le pont du Titanic – un orchestre continua de jouer jusqu’aux ultimes moments du naufrage, réfugié dans une sorte de déni de réalité, espérant secrètement un redressement de la situation pourtant scellée.
Les premières classes refusèrent dans les premiers temps de considérer le naufrage, abusées par la taille et la réputation du navire, alors même que les classes des ponts inférieurs se noyaient sans pouvoir accéder aux issues de secours. Cela vous rappelle quelque chose? Certainement. A ceci près que – dans notre cas – les classes des ponts inférieurs, au lieu de chercher les issues de secours, se réjouissent d’être embarqués dans ce beau navire et regardent, en grommelant, l’eau monter doucement. Le syndrome de Stockholm décrit pour la première fois en 1978 par le psychiatre américain F. Ochberg, désigne ”la propension des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers à développer une empathie, voire une sympathie, ou une contagion émotionnelle avec ces derniers.” On appreciera.
Derrière la symbolique, c’est le schéma complet de notre organisation économique qui est à revoir si l’on souhaite sauver le photojournalisme. Je ne parle pas de l’initiative des photojournalistes, de cette force personnelle qui nous pousse à partir photographier les évènements de ce monde, cette énergie bien vivante qui nous projette dans l’actualité. Non. Je parle bien de la capacité du photojournalisme à trouver les modèles économiques qui permettront de concrétiser et soutenir financièrement cette mission d’information qui est la nôtre.
Cette révolution de mentalité, nécessaire pour créer les conditions d’un photojournalisme “durable” passe certainement par la recherche qualitative – comme le souligne Jack Zibluk de l’Université de Journalisme de l’Arkansas- l’adoption des nouvelles technologies comme part intégrante du journalisme, et l’émancipation de l’industrie et de ses Titanics.
Fuyons le navire, construisons nos radeaux de sauvetage.
Il est assez étonnant de constater que lorsqu’on demande aux étudiants journalistes, quel est selon eux le média dans lequel ils souhaitent voir leur travail publié, la majorité évoque le New York Times, Paris Match, Stern, Le Monde etc… Tous désignent ces médias parfois séculaires, dont la crise actuelle mets en lumière à la fois la précarité et l’obsolescence du modèle. Professeur à la NYU, Clay Shirky analyse pour le Shorenstein Center on the Press, Politics and Public Policy ce qui peut être considéré comme la fin des médias traditionnels, ces grands vaisseaux aux cohortes de salariés toutes dévolues à la cause du journalisme (à lire et voir sur le site Niemanlab.org). Selon Shirky, une bascule s’est opérée ces dernières années dans la façon qu’ont les populations de consommer l’information. Ce changement survient en partie grâce à l’émergence des réseaux sociaux (twitter et facebook notamment) et au découplage de la dynamique presse/publicité. Une bascule qui remet en question le mode de fonctionnement vertical et le quasi monopole des groupes de presse et replace au centre du système le consommateur, qui devient par ailleurs auteur et diffuseur d’information. C’est l’avènement des micro structures et la décomposition des conglomérats. Signe des temps, les géants d’hier lourds et rigides ne semblent plus avoir de place dans notre futur, et pourtant, rassuré par leur présence et leur force nous nous attachons à vouloir les garder en vie.
Photojournalistes, nous nous indignons de la mort (relative) de Gamma, de la disparition de Grazia Neri, des licenciements successifs chez Corbis et Getty. La vérité, c’est que prostré dans la nostalgie d’une époque disparue avec l’arrivée d’Internet, nous cultivons avec joie notre syndrome de Stockholm. Alors même que les agences faillissent à vendre nos images à un prix correct, que les journaux et magazines diminuent leurs achats comme nos parutions et augmentent la pression pour avoir toujours plus à des tarifs de plus en plus faibles, nous restons attachés à ces noms mythiques, hypnotisés par leur grandeur passée, victimes consentantes de leur dérives managériales. Il est temps aujourd’hui de sortir de la paralysie et de nous construire un avenir.
L’avenir du photojournalisme ne passera pas par un patch maladroit posé sur une entreprise créée pour des besoins du XXème siècle, mais par la création de structures adaptées au marché du XXIème siècle.
Une solution du coté des violons.
La crise que nous traversons aujourd’hui n’est pas la crise du photojournalisme, c’est la crise des journaux. Dans cette recherche de vent frais, ce n’est pas la sauvegarde des parutions qui est importante, mais celle des rédactions. Pas celle des agences, mais des photographes. Si David Carr dans son article “A Newsroom Subsidized? Minds Reel” (New York Times October 18, 2009) donne quelques voies à explorer et notamment, prône une intervention des pouvoirs publics dans le financement de l’information ou si Umair Haque dans “the New(new) Media economy” (Harvard Business Publishing, October 14, 2009) défend que c’est la qualité qui financera le journalisme de demain, il est clair qu’un nouveau modèle passe par une ouverture des structures aux lecteurs et à une mise en avant d’un contenu d’exception. Mieux, en observant les industries voisines – également en crise – nous pourrions d’ores et déjà adapter des solutions innovantes à des problèmes similaires.
Ainsi, nous serions bien inspirés de nous pencher sur les tentatives de l’industrie du disque pour dégager nos propres solutions. Déjà l’agence VII annonce en septembre dernier avoir engagé un nouveau directeur en charge des projets et des partenariats, Ian Ginsberg, issu de l’industrie du disque (BJP, September 30, 2009) et fort d’une expérience de près de 10 ans dans ce secteur profondément en crise. L’idée pour les membres de l’agence est d’user de l’expérience de Ginsberg – témoin de l’effondrement de l’industrie musicale – pour adapter les solutions imaginées dans un autre secteur à celui du photojournalisme. J’évoquais dans mon avant dernier post la nécessité pour les photojournalistes de s’ouvrir au lecteurs et de créer une structure de financement par contribution individuelle.L’exemple de “My Major Company“, constitue une nouveauté dans le paysage de la production musicale. Le label permet à tout à chacun de contribuer à la production d’un artiste, et à tout artiste de se faire produire. La distribution physique et digitale revenant quant à elle à Warner Music. Le même concept se décline outre manche avec “Slicethepie.com” qui permet aux artistes de lever des fonds auprès d’investisseurs et de fans. On saisi vite l’intérêt d’un tel concept, échapper aux majors étouffantes tout en élargissant une base de fidèles supporters.

Évoluer ou mourir.
C’est autour d’une plateforme hybride que se dessine le futur du financement et de la distribution du photojournalisme ou de la photographie documentaire. La problématique à laquelle nous faisons face aujourd’hui s’articule à la fois autour du découplage photographe/publication et du défaut de prise directe avec notre audience. Les uns ne financent plus que marginalement la production de photo reportages – le relais de ce financement jadis endossé par la presse étant repris par les ONG – les autres n’accèdent plus aux reportages malgré tout produits, faute de parutions. La concurrence du flux continu d’images (via Associated Press, Reuters l’Agence France Presse) produit par un staff suréquipé et hyper concurrentiel, et la déflation des prix de ventes des images fournies par les agences “magazine” achèvent de creuser l’écart entre nous.
Alors quel modèle? Les agences photo “people” montrent la voie. Ce que Splashnews.com et X17 ont compris avant bien d’autres c’est la façon dont Internet fonctionne et en particulier le bénéfice de créer un contenu riche adossé à une plateforme de distribution. Ces agences financent, entre autre, leur activité par les revenus publicitaires générés par le trafic de visiteurs qui viennent sur ces sites pour obtenir de l’information spécialisée “people”.
Les sites spot.us et thepoint.com amènent l’aspect contributif des lecteurs dans un modèle qui peine à rejoindre son lectorat. Un modèle qui – étonnement – se plait à travailler pour la gloire ou pour le lectorat mais refuse depuis longtemps à intégrer le lecteur dans le processus d’élaboration de l’information.
La maison du photographe, demain, sera une coopérative à la signature forte, ancrée sur le net, ouverte aux lecteurs et financée en partie par eux, donc connectée aux réseau sociaux, profondément multimédia, libérée des contraintes des agences historiques.
La maison du photographe sera une ruche technologique ou les histoires du monde analogique convergeront pour exister dans le monde numérique.
La maison du photographe, l’agence, le collectif, la coopérative, n’existe pas encore. Quelles sont vos idées pour créer cette maison?




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[...] Depuis que j’ai commencé ce métier je ne cesse d’entendre le même discours négatif sur l’état du photoreportage. Les photographes, désabusés, ont souvent comme seul conseil à donner : « ne fait pas ce métier ! ». Depuis plus de 10 ans, pour sauver le photojournalisme, on en appelle à la démocratie, aux droits de l’homme, aux lecteurs. Cela n’a amené aucun réel changement, évolution ou (re)prise en main. Si déplorer l’état de notre métier se fait sur la base d’arguments légitimes, je suis convaincu que cette pensée dominante existe aussi parce qu’une grande partie des photographe n’ont pas fait le deuil d’un âge d’or, n’ont pas supporté de voir leur revenu diviser par 2, par 5 ou par 1010, n’ont pas cherché à changer, à évoluer (« Nous avons passé les dix dernières années à attendre, commis l’erreur d’être passés à côté des évolutions et d’avoir ralenti l’adaptation de la France aux technologies au moment où le monde l’accélérait »11). On peut comparer cette situation à celle de « l’orchestre [du Titanic qui] continua de jouer jusqu’aux ultimes moments du naufrage, réfugié dans une sorte de déni de réalité, espérant secrètement un redressement de la situation pourtant scellée. Les premières classes refusèrent dans les premiers temps de considérer le naufrage, abusées par la taille et la réputation du navire, alors même que les classes des ponts inférieurs se noyaient sans pouvoir accéder aux issues de secours. »12 [...]