Sortir du cadre: Photojournalisme Open (re)sources
octobre 16, 2009 by gholubowicz · 17 Comments

Financer le photojournalisme. Un défit, une question majeure au centre des préoccupations de tous les professionnels. Produire en spéculation, partir à ses frais, tenter le coup de poker en espérant accrocher un magazine, voilà la stratégie de nombre d’entre nous. Une relation systématique, un lien pathologique, la presse, grande malade, contamine ses pairs et assèche l’offre et l’originalité. Car au fond, le photojournaliste est un sous traitant. Ses relations professionnelles, il les construits avec les rédactions, les NGO ou les clients corporate. Une relation B2B comme on dit, business to business.
Et ce ne sont pas les dernières évolutions que connaissent notre métier qui apportent une solution à ce modèle. L’apparition du webdoc et son développement - que je supporte avec force – ne résout pas le problème du financement. En réalité, il l’accentue tant l’investissement pour un webdoc solide semble important (Samuel Bolendorf évoque un coût de 50.000 à 80.000 euros – à 8’08 sur vidéo France 24).
Viennent s’implémenter deux facteurs aggravants. La dévalorisation de l’information et sa désaffection – dans sa forme actuelle – de la part du public. La culture web a détrôné la culture pub, ce qui ce vendait avant est aujourd’hui exigé gratuitement . La photographie – et le journalisme – prend de plein fouet cette culture du « free » et dégringole dans l’échelle des valeurs. Plus personne n’imagine le coût d’un reportage en Guinée pour suivre Moussa Dadis Camara, ou à Dong-Feng, la ville des moines Shaolin. D’ailleurs, on imagine pas non plus qu’il puisse y avoir un coût de production pour un sujet à Calais sur le démantèlement de la « Jungle ». Un mal qui atteint même la profession où il n’est pas rare de voir pratiqué des tarifs de piges couvrant parfois à peine le 5ème de l’investissement nécessaire pour effectuer un reportage!
Le photojournalisme respire avec une moitiée de poumon et s’asphyxie lentement.
Du B2B au B2C, la solution du crowdfunding.
Ouh là! Sacré titre, à y regarder de près, l’intitulé est presque incompréhensible, désolé, je n’ai pourtant pas trouvé mieux pour exprimer clairement l’idée que je vous soumets. B2B, business to business, le photographe dépend d’une relation exclusive avec un commanditaire qui a le pouvoir de dire oui (mais plutôt non, en ce moment).
B2C, business to consumer, le photographe retourne vers le lecteur, sur le web, et fait de lui son principal actionnaire.
En reprenant à notre compte la devise du site Propublica.org « Journalism in public interest » et en y ajoutant une touche d’interactivité sociale on débouche sur un nouveau modèle . J’ai fait la découverte de cette idée en lisant le NiemanJournalismLab et son papier sur le site Spot.us.
Le modèle: faire appel aux lecteurs pour financer les sujets. David Cohn à l’initiative du projet, s’est inspiré des médias sociaux genre twitter et facebook, saupoudré d’un ou deux concepts à la Seth Godin pour créer un site participatif où le public finance les propositions de reportages de journalistes à San Francisco. Le modèle semble rencontrer un certain succès puisque cet ex de Wired étend le concept à Los Angeles.
Mettre le lecteur au coeur du système, c’est rétablir un équilibre dans la perception du public. En finançant, il prend conscience du coût de l’information, apprend à évaluer le prix d’un sujet, valorise à nouveau le travail du photojournaliste. En supportant une histoire, il recrée le lien – perdu depuis longtemps – avec le photographe (et le journaliste, pour peu qu’il adhère au modèle). C’est la confiance qui gagne, la ré appropriation de l’outil dans l’intérêt de tous – industrie et lecteurs. Coté photojournaliste, c’est aussi l’assurance de réaliser un sujet qui a déjà trouvé un public (puisqu’il finance, c’est qu’il adhère), de se détacher de la dictature éditoriale de rédactions trop frileuses, ou tout du moins de retrouver un poids face aux publications, justifié par un soutien public, et de détourner l’éternel poncif du « ça n’intéresse personne ». Enfin, c’est assurer une seconde vie aux photos à travers tirages et produits dérivés. A terme, il n’est pas interdit d’imaginer l’évolution de la plate-forme, où le lecteur pourra, en plus d’une contribution financière, apporter une contribution éditoriale, des idées, des ressources pour aider le photographe à réaliser un sujet « sur mesure » pour un public « sur mesure ».
Photojournalisme Open (re)Source.
Le photojournalisme a déjà connu ses révolutions. La création de l’agence Magnum en 1947 par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, George Rodger et David Seymour vise à redonner le contrôle des images et de la structure aux photographes (qui auparavant étaient des salariés anonymes de journaux). Les fondateurs de Gamma reprennent à leur compte l’idée Magnum. Leur but : ne plus être salarié, tout partager à égalité, les frais et les recettes des reportages qu’eux-mêmes décideraient de réaliser (Cf LaVie.fr).
Comment aujourd’hui reprendre le rêve où il s’est arrêté?
En intégrant le public et les nouvelles technologies dans l’équation, pour qu’ils soutiennent un photojournalisme vif et indépendant.
C’est ici qu’intervient deux nouveaux acteurs:
- Interfaces bien vivantes entre photojournalisme et public avide d’infos, les festivals à travers le monde ont un rôle majeur à jouer dans ce nouveau modèle. Le prix Bayeux, Visa pour l’image ou les Rencontres d’Arles, entre autres, drainent à eux un public sensible et passionné par la photographie, curieux de découvrir les reportages ou les réflexions des photographes et photojournalistes français et étrangers. Près de 200.000 spectateurs pour Visa, et 150 expositions. Près de 72.000 visiteurs pour les Rencontres d’Arles, +20% d’augmentation par rapport à 2008 qui avait déjà reçu près de 60.000 visiteurs, et 66 expositions. Sans oublier Bayeux et le succès de ses expositions et de ses rencontres, comme le raconte Alain Mingam. Le public est au rendez vous, il cherche l’info et demande à voir. A cela s’ajoute l’audience gagnée chaque année grâce à une couverture médiatique de plus en plus abondante par la presse française et étrangère.
- Véritable fourmilière d’innovations en tous genres, Internet est également le repère (au bon sens du terme) de développeurs de génie entièrement dédiés à leur art. Wikipédia Mozilla ou WordPress par exemple, projets collaboratifs, sont tous nés de ce foisonnement de créativité numérique et sont tous supportés par une communauté bénévole extrêmement active et imaginative.
Si les premiers promeuvent par le biais de leurs manifestations le site développé par les seconds, on aboutit à une plate-forme novatrice entièrement dédiée au photojournalisme, à sa promotion et son financement vers laquelle le grand public peut se tourner pour prolonger son expérience des festivals.
Pas de « puissance publique » salvatrice, pas d’entreprise mécène, c’est bien le public, le lectorat, les gens réellement concerné qui s’investissent et deviennent actionnaires. On dépasse le journalisme citoyen pour entrer dans l’ère du journalisme pour les citoyens.
Reste la question de la gestion de ce type de plate-forme. Une association réunissant les principaux acteurs du projets (festivals et groupements de photographes) ainsi qu’ un ou des représentants de la communauté internautes/lecteurs/contributeurs, pourrait gérer à moindre frais et aisément ce type d’initiative.
Dans une interview donné à Evene.fr en septembre dernier, Jean François Leroy – directeur du Festival Visa – nous avoue: « jamais quelqu’un n’est venu me voir pour me proposer de financer un journal. Parce que le vrai problème, c’est tout simplement l’argent. » Peut être que le photojournalisme n’a pas besoin d’un énième magazine mais d’une solution plus durable fondée sur un modèle radicalement différent. Peut être que la proposition d’avenir ne passe pas par un seul homme mais par une communauté, et peut être est-il temps de demander aux gens de venir participer avec nous à la construction de quelque chose de différent, de plus grand, pour cette fois, apporter une réponse concrète au questionnements du public et aux attentes des photojournalistes.
Évidement, je n’ai pas la prétention de présenter LA solution qui réglera définitivement le problème du financement du photojournalisme, mais je suis fermement convaincu que ce modèle est une réelle opportunité pour nous tous.
Il règle nombre de problèmes récurrents dont la profession souffre, il ne crée pas de problématique majeure, et est facilement réalisable, pour peu que chacun y montre volonté et détermination. Aussi je lance un appel à vous tous, peut être pourrions commencer à échanger des idées ici. Peut être connaissez-vous des développeurs, des web designers prêts à se lancer dans ce projet. Peut être avec vous envie de compléter, critiquer ou amender cette proposition. Peut être même, que vous – à la tête des festivals – trouvez cette idée intéressante et désirez la mettre en œuvre. Cessons de subir, reprenons les rennes et sauvons, vraiment, le photojournalisme.
UPDATE: Une petite mise à jour de ce post (remarqué par Mediapart entre autre, j’en suis ravi) pour vous donner quelques liens en référence à mon propos. Des sites qui pourraient inspirer cette plateforme de financement du photojournalisme. A voir donc:
- The Point, make something happen, http://www.thepoint.com
- Slice the Pie, Help yourself to a piece of music industry, http://www.slicethepie.com/
- Zopa, the market place, http://uk.zopa.com/ZopaWeb/
Le système de « The point » est de loin le plus semblable et le plus aboutit pour s’adapter dans l’esprit au monde du photojournalisme, mais bien d’autres idées de Slice the Pie, ou de Zopa peuvent être appliquée.
Et vous, avez-vous de bons tuyaux à donner?



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