Sortir du cadre: Photojournalisme Open (re)sources
October 16, 2009 by gholubowicz · 15 Comments
Financer le photojournalisme. Un défit, une question majeure au centre des préoccupations de tous les professionnels. Produire en spéculation, partir à ses frais, tenter le coup de poker en espérant accrocher un magazine, voilà la stratégie de nombre d’entre nous. Une relation systématique, un lien pathologique, la presse, grande malade, contamine ses pairs et assèche l’offre et l’originalité. Car au fond, le photojournaliste est un sous traitant. Ses relations professionnelles, il les construits avec les rédactions, les NGO ou les clients corporate. Une relation B2B comme on dit, business to business.
Et ce ne sont pas les dernières évolutions que connaissent notre métier qui apportent une solution à ce modèle. L’apparition du webdoc et son développement - que je supporte avec force – ne résout pas le problème du financement. En réalité, il l’accentue tant l’investissement pour un webdoc solide semble important (Samuel Bolendorf évoque un coût de 50.000 à 80.000 euros – à 8′08 sur vidéo France 24).
Viennent s’implémenter deux facteurs aggravants. La dévalorisation de l’information et sa désaffection – dans sa forme actuelle – de la part du public. La culture web a détrôné la culture pub, ce qui ce vendait avant est aujourd’hui exigé gratuitement . La photographie – et le journalisme – prend de plein fouet cette culture du “free” et dégringole dans l’échelle des valeurs. Plus personne n’imagine le coût d’un reportage en Guinée pour suivre Moussa Dadis Camara, ou à Dong-Feng, la ville des moines Shaolin. D’ailleurs, on imagine pas non plus qu’il puisse y avoir un coût de production pour un sujet à Calais sur le démantèlement de la “Jungle”. Un mal qui atteint même la profession où il n’est pas rare de voir pratiqué des tarifs de piges couvrant parfois à peine le 5ème de l’investissement nécessaire pour effectuer un reportage!
Le photojournalisme respire avec une moitiée de poumon et s’asphyxie lentement.
Du B2B au B2C, la solution du crowdfunding.
Ouh là! Sacré titre, à y regarder de près, l’intitulé est presque incompréhensible, désolé, je n’ai pourtant pas trouvé mieux pour exprimer clairement l’idée que je vous soumets. B2B, business to business, le photographe dépend d’une relation exclusive avec un commanditaire qui a le pouvoir de dire oui (mais plutôt non, en ce moment).
B2C, business to consumer, le photographe retourne vers le lecteur, sur le web, et fait de lui son principal actionnaire.
En reprenant à notre compte la devise du site Propublica.org “Journalism in public interest” et en y ajoutant une touche d’interactivité sociale on débouche sur un nouveau modèle . J’ai fait la découverte de cette idée en lisant le NiemanJournalismLab et son papier sur le site Spot.us.
Le modèle: faire appel aux lecteurs pour financer les sujets. David Cohn à l’initiative du projet, s’est inspiré des médias sociaux genre twitter et facebook, saupoudré d’un ou deux concepts à la Seth Godin pour créer un site participatif où le public finance les propositions de reportages de journalistes à San Francisco. Le modèle semble rencontrer un certain succès puisque cet ex de Wired étend le concept à Los Angeles.
Mettre le lecteur au coeur du système, c’est rétablir un équilibre dans la perception du public. En finançant, il prend conscience du coût de l’information, apprend à évaluer le prix d’un sujet, valorise à nouveau le travail du photojournaliste. En supportant une histoire, il recrée le lien – perdu depuis longtemps – avec le photographe (et le journaliste, pour peu qu’il adhère au modèle). C’est la confiance qui gagne, la ré appropriation de l’outil dans l’intérêt de tous – industrie et lecteurs. Coté photojournaliste, c’est aussi l’assurance de réaliser un sujet qui a déjà trouvé un public (puisqu’il finance, c’est qu’il adhère), de se détacher de la dictature éditoriale de rédactions trop frileuses, ou tout du moins de retrouver un poids face aux publications, justifié par un soutien public, et de détourner l’éternel poncif du “ça n’intéresse personne”. Enfin, c’est assurer une seconde vie aux photos à travers tirages et produits dérivés. A terme, il n’est pas interdit d’imaginer l’évolution de la plate-forme, où le lecteur pourra, en plus d’une contribution financière, apporter une contribution éditoriale, des idées, des ressources pour aider le photographe à réaliser un sujet “sur mesure” pour un public “sur mesure”.
Photojournalisme Open (re)Source.
Le photojournalisme a déjà connu ses révolutions. La création de l’agence Magnum en 1947 par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, George Rodger et David Seymour vise à redonner le contrôle des images et de la structure aux photographes (qui auparavant étaient des salariés anonymes de journaux). Les fondateurs de Gamma reprennent à leur compte l’idée Magnum. Leur but : ne plus être salarié, tout partager à égalité, les frais et les recettes des reportages qu’eux-mêmes décideraient de réaliser (Cf LaVie.fr).
Comment aujourd’hui reprendre le rêve où il s’est arrêté?
En intégrant le public et les nouvelles technologies dans l’équation, pour qu’ils soutiennent un photojournalisme vif et indépendant.
C’est ici qu’intervient deux nouveaux acteurs:
- Interfaces bien vivantes entre photojournalisme et public avide d’infos, les festivals à travers le monde ont un rôle majeur à jouer dans ce nouveau modèle. Le prix Bayeux, Visa pour l’image ou les Rencontres d’Arles, entre autres, drainent à eux un public sensible et passionné par la photographie, curieux de découvrir les reportages ou les réflexions des photographes et photojournalistes français et étrangers. Près de 200.000 spectateurs pour Visa, et 150 expositions. Près de 72.000 visiteurs pour les Rencontres d’Arles, +20% d’augmentation par rapport à 2008 qui avait déjà reçu près de 60.000 visiteurs, et 66 expositions. Sans oublier Bayeux et le succès de ses expositions et de ses rencontres, comme le raconte Alain Mingam. Le public est au rendez vous, il cherche l’info et demande à voir. A cela s’ajoute l’audience gagnée chaque année grâce à une couverture médiatique de plus en plus abondante par la presse française et étrangère.
- Véritable fourmilière d’innovations en tous genres, Internet est également le repère (au bon sens du terme) de développeurs de génie entièrement dédiés à leur art. Wikipédia Mozilla ou Wordpress par exemple, projets collaboratifs, sont tous nés de ce foisonnement de créativité numérique et sont tous supportés par une communauté bénévole extrêmement active et imaginative.
Si les premiers promeuvent par le biais de leurs manifestations le site développé par les seconds, on aboutit à une plate-forme novatrice entièrement dédiée au photojournalisme, à sa promotion et son financement vers laquelle le grand public peut se tourner pour prolonger son expérience des festivals.
Pas de “puissance publique” salvatrice, pas d’entreprise mécène, c’est bien le public, le lectorat, les gens réellement concerné qui s’investissent et deviennent actionnaires. On dépasse le journalisme citoyen pour entrer dans l’ère du journalisme pour les citoyens.
Reste la question de la gestion de ce type de plate-forme. Une association réunissant les principaux acteurs du projets (festivals et groupements de photographes) ainsi qu’ un ou des représentants de la communauté internautes/lecteurs/contributeurs, pourrait gérer à moindre frais et aisément ce type d’initiative.
Dans une interview donné à Evene.fr en septembre dernier, Jean François Leroy – directeur du Festival Visa – nous avoue: “jamais quelqu’un n’est venu me voir pour me proposer de financer un journal. Parce que le vrai problème, c’est tout simplement l’argent.” Peut être que le photojournalisme n’a pas besoin d’un énième magazine mais d’une solution plus durable fondée sur un modèle radicalement différent. Peut être que la proposition d’avenir ne passe pas par un seul homme mais par une communauté, et peut être est-il temps de demander aux gens de venir participer avec nous à la construction de quelque chose de différent, de plus grand, pour cette fois, apporter une réponse concrète au questionnements du public et aux attentes des photojournalistes.
Évidement, je n’ai pas la prétention de présenter LA solution qui réglera définitivement le problème du financement du photojournalisme, mais je suis fermement convaincu que ce modèle est une réelle opportunité pour nous tous.
Il règle nombre de problèmes récurrents dont la profession souffre, il ne crée pas de problématique majeure, et est facilement réalisable, pour peu que chacun y montre volonté et détermination. Aussi je lance un appel à vous tous, peut être pourrions commencer à échanger des idées ici. Peut être connaissez-vous des développeurs, des web designers prêts à se lancer dans ce projet. Peut être avec vous envie de compléter, critiquer ou amender cette proposition. Peut être même, que vous – à la tête des festivals – trouvez cette idée intéressante et désirez la mettre en œuvre. Cessons de subir, reprenons les rennes et sauvons, vraiment, le photojournalisme.
UPDATE: Une petite mise à jour de ce post (remarqué par Mediapart entre autre, j’en suis ravi) pour vous donner quelques liens en référence à mon propos. Des sites qui pourraient inspirer cette plateforme de financement du photojournalisme. A voir donc:
- The Point, make something happen, http://www.thepoint.com
- Slice the Pie, Help yourself to a piece of music industry, http://www.slicethepie.com/
- Zopa, the market place, http://uk.zopa.com/ZopaWeb/
Le système de “The point” est de loin le plus semblable et le plus aboutit pour s’adapter dans l’esprit au monde du photojournalisme, mais bien d’autres idées de Slice the Pie, ou de Zopa peuvent être appliquée.
Et vous, avez-vous de bons tuyaux à donner?

la réussite des festivals est dû au fait qu’aujourd’hui il y a beaucoup de très bon photojournalistes qui font de bons reportages mais vu que les gens ne les voient plus dans les magazines ils vont dans les festivals.Par contre un des problèmes de la nébuleuse c’est que les reportages de qualité sont noyés dans toute cette quantité d’informations qui en deviennent inutiles.
le problème aujourd’hui est le financement des reportages et les supports.
pour le financement le mécénat peut peut-être devenir une option à l’avenir car les grands du CAC 40 ne vont pas arrêter de faire des benefs et ne vont pas vouloir le payer en impôts donc un investissement dans le photojournalisme peut être concevable et donc voir des reportages dans les galeries
J’ai déjà vu quelques photographes blogueurs faire des appels à subvention sur leurs site. ça leur rapporte de quoi financer leurs déplacement, parfois. C’est déjà pas mal !
Ton idée est la suite logique. Et ça me plaît bien.
Salut Damien, L’idée pourrait justement être créer ce nouveau lieu de rencontre entre photojournaliste et lecteurs, sur le net, sorte de prolongation de l’expérience festival, le coté mécénat en plus. D’ailleurs sur cet aspect, les dons aux entreprises de presse sont déductibles des impôts depuis 2007 (http://tinyurl.com/ygoqd6z). L’écueil, comme toujours, reste la selection qualitative des photojournalistes afin que l’on ne tombe pas dans un système trop élitiste ou trop ouvert. Enfin, rien n’interdit aux bonnes idées d’être appliquées, l’ouverture d’une galerie “miroir” ou l’on retrouverait des expos photo peut être envisagée par exemple, mais ça suppose une base de collaboration très franco française, ce qu’il faut à mon avis éviter.
Hey Antoine, tu m’avais envoyé un tweet là dessus suite à la démarche de Fradin, je prépare un truc dans ce goût là aussi, mais chuuut, faut pas l’dire.
Comme tu le soulignais d’ailleurs, il faut faire gaffe à bien l’encadrer, histoire de ne pas faire l’aumône.
Bonjour,
Votre idée est passionnante. Le modèle économique des sites de production musicale participative est sans doute à suivre, s’il est viable. Je vais me pencher sur le sujet.
Reste que, à mon sens, votre idée suppose une remise à plat de la pratique journalistique (de la non-pratique …) Vous faites appel aux web designers, aux graphistes, n’oubliez pas les journalistes. Leur situation est catastrophique (en Europe), les piges sont de plus en plus mal payées et ce sont des dizaines de plumes qui, mois après mois, désertent.
Dans un projet comme le vôtre, le cloisonnement journaliste/photographe (tel que j’ai pu le voir à Libération, par exemple.. Incroyable, ces sujets faits en parallèle, que chacun découvre dans son coin, sans collaboration.) n’est plus de mise.
Le web-documentaire est en ce sens une chance. Il ne peut pas être le seul genre journalistique à se mettre en place.
amitiés
sophie rostain
Bonjour Sophie, Effectivement le modèle suppose une remise à plat de notre pratique professionnelle. Une restructuration qui doit s’effectuer sur deux axes: économique – en travaillant sur de nouveaux modèles de financements tels que celui que j’ai proposé ici – mais également comportementale – c’est la nature même du journalisme qui change, nous ne travaillons plus pour donner de l’information aux lecteurs, mais bien pour la révéler, mettre les lecteurs en relation directe, non avec un support papier et une information imprimée, mais avec le sujet lui même.
Si je suis d’accord avec vous dans l’esprit sur la disparition du cloisonnement rédacteur/photographe, je reste convaincu que le concept à la peau dure dans la vraie vie (pour n’avoir jamais pu collaborer directement avec aucun des journalistes qui écrivaient le papier que j’illustrait). Et malgré l’injustice que cela peut revêtir, je pense que les photographes sont mieux armés que les rédacteurs pour rapidement redresser la barre en termes économiques (unicité de l’image, caractère artistique évident pour le grand public, possibilité de ventes de produits dérivés, produits à valeur technique ajoutée). Je pense aussi – du coup – que les photographes doivent jouer un rôle moteur et entrainer avec eux les rédacteurs dans cette mutation de pratiques et ce nouvel équilibre.
De cette convergence, et grace à l’innovation sur le net, peut émerger un modèle capable de soutenir l’activité du journaliste. On le voit aux Etats Unis où le débat prend place depuis longtemps et ou – par exemple – la production multimédia à été intégrée dejà depuis les années 2000 à un certain nombre de rédactions et dispose d’un statut qui a dépassé depuis des lustres le stade de l’expérimentation. Les pigistes sont précaires, certes, mais parce qu’ils ont continué de vivre sur le même modèle dépassé que les groupes de presse. Le découplage pub/publications ajouté à la baisse de placements de campagnes dans les médias, n’a fait qu’accentuer un problème dont l’émergence était pourtant inévitable. L’industrie de la musique est passée par la même phase, à ceci près que les artistes eux, ont su se saisir plus vite et plus profondément des opportunités qu’offrait le net (Liliy Allen, Kate Nash, Artic Monkeys sont né grace à Myspace et le plébiscite de la communauté, Moby a sorti son dernier album avec une chanson gratuite sur le net et distribue depuis des années du son gratuit). A nous de reprendre la balle au bond rapidement, à ce jeu, les français sont encore en trés net retard!
Amitiés
bonjour votre idée est passionnant. je vais surement m’y collé
Bonjour
Je dirige une association qui est vouée à l’animation de la relation franco-québécoise et nous avons la chance de bénéficier d’une magnifique galerie comptant 4 salles d’exposition, dont trois dans de jolies voûtes, cela au coeur du Vieux-Québec. L’un des quartiers touristiques les plus fréquentés au Canada.
J’ai entrepris depuis 2 ans de spécialiser notre galerie pour l’accueil d’expositions photographiques. chaque année nous accueillons une production d’un photographe en provenance d’une région française et d’une région québécoise. De plus ces deux photographes sont appelés à croiser leurs regards sur un thème qui rejoint leur production.
Nous avons des lieux magnifiques, un bon achalandage puisque la galerie sert aussi à accueillir des activités, un savoir faire et des fournisseurs de qualité. Mais à chaque année nous devons recommencer la recherche de financement. C’est en pensant à comment je pourrais faire participer nos membres et partenaires au développement de l’exposition que m’est venue l’idée d’utiliser notre page facebook pour gérer tout cela, y compris recueillir une partie du financement requis.
L’intérêt ici c’est l’utilisation du Web, mais aussi la concrétisation dans la réalité d’une exposition. Si vous avez des suggestions sur comment développer tout cela elles seraient bienvenues.
Merci
Réjeanne
Bonjour, désolé pour le retard de la réponse.
L’utilisation du web pour la levée de fonds est une idée de plus en plus répandue, en effet, elle permet de créer du lien entre internautes et l’organisation ou l’individu qui organise la levée de fond. Un lien qui se développe au delà du simple rapport financier. Ceci, il faut pouvoir s’appuyer sur une forte communauté, vive, présente, active sur le web comme dans la “vraie” vie, pour pouvoir espérer tirer un réel bénéfice. Twitter ou Facebook n’ont d’autre mérite que de pouvoir fédérer un grand nombre de personne autour d’un thème ou d’une cause, en très peu de temps pour un cout quasi nul. Mais on oublie souvent que c’est souvent au prix d’un effort réel, quotidien, d’animation de ces réseaux, que l’on débouche sur ce résultat. Il faut aussi voir que le don moyen d’un internaute a une cause qu’il reconnait digne d’être soutenue est d’environ $10. Faites le calcul, pour 200 membres, si 30% acceptent effectivement de faire un don (estimation très optimiste), vous obtiendrez $600 de collecte. Comme vous l’avez compris, en utilisant internet vous manipulez un levier qui aura d’autant plus de force que la communauté a laquelle vous vous adressez sera importante. Le retour et également important. Un accès gratuit aux expos pour les donateurs, ou une carte de remerciement permet aussi de gratifier le donateur et de renforcer le lien créé. J’espère avoir répondu a vos question, ou tout du moins vous avoir donner des pistes de réflexions. Merci de votre visite sur bulb.