Sortir du cadre: stratégie multimédia

October 14, 2009 by gholubowicz · 6 Comments 


Je crois n’avoir jamais été tout à fait à la place où je devais être. Et aujourd’hui je peux vous le dire, tant mieux. Quand, au lycée, mes amis partaient en science économiques, j’allais suivre des cours de cinéma, quand ils préparaient ardamment leur Bac S, je terminai mon premier court métrage. A la fac de Droit, je préparai mes passages sur l’antenne locale de RTL, et à l’ecole de journalisme, je prennais des photos quand les autres planchaient sur leur articles. Jamais à la bonne place. A tel point qu’au dernier jour de ma formation de journaliste, un de mes professeur - Claude Ardid – m’avait lancé un franc et definitif: “tu ne peux pas tout faire, il faut choisir”.
Heureusement je n’ai pas écouté.
Si je vous raconte cette partie de mon parcours c’est qu’à un certain point, il m’ait arrivé de douter de la pertinence de ces choix. Grace à internet, les choses ont changé.

Elles ont d’ailleurs tellement changé qu’il est non seulement possible aujourd’hui de produire du contenu multimédia de qualité; il est desormais essentiel pour nous – photographes  et agences – d’embrasser ce qui va être la prochaine étape évolutive de notre profession, et de définir dès aujourd’hui une véritable stratégie multimédia.

Aujourd’hui le monde du photojournalisme a entamé une profonde mutation et lié son destin aux évolutions constantes des nouvelles technologies et d’internet. Il est désormais clair que les nouvelles générations de photographes se doivent de maitriser de nouveaux outils – le reportage audio, la programmation, l’editing vidéo par exemple – afin d’enrichir leurs productions et créer une nouvelle sorte de produits déstinés, non plus à la presse écrite traditionelle, mais aux nouvelles plateformes qui deviendront demain, les standards de l’information.

Bande son du Photojournalisme

Ce qui a longtemps manqué au photojournalisme et que la vidéo possédait dès son origine, c’est le son. Le son, la B.O, l’ambiance, cette trace sonore qui dépasse le regard pour aller toucher le sens. En ajoutant le son à l’image, on ajoute la profondeur, l’émotion, la rugosité d’une voix, l’atmosphère d’une scène, le témoignage, le contexte.

Je vous invite à regarder ces documents avant d’aller plus loin afin de vous immerger dans l’univers multimédia:

Driftless, Danny Wilcox Frazier & Mediastorm: http://mediastorm.org/0025.htm

The Upstate Girls, the Rawfile: http://www.therawfile.org/?p=77

The Interview Project, David Lynch: http://interviewproject.davidlynch.com/www/#/all-episodes

The Girl in the Window: http://www.tampabay.com/specials/2008/reports/danielle/

Ajouter la dimension sonore à un projet photographique n’est pas chose facile. Cela requiert organisation, travail, compréhension et concentration afin de faire cohabiter les deux deux supports et utiliser la spécificité de chacun d’eux pour d’améliorer la lisibilité du sujet, l’immersion dans l’histoire, l’émergence de la trame narrative.

Mais cet effort, à mon sens, est récompensé par une plus large audience et des retombées financières elles aussi multipliées. Le document, encapsulé dans sa forme vidéo, trouve tout un réseau de diffusion semi-gratuit et payant très étendu drainant audience et générant des revenus publicitaires ou de syndication. Je pense aux sites d’hébergement de contenu vidéo comme Vimeo.comblip.tvYoutube.com ou Dailymotion.fr pour le semi-gratuit financé par la pub valorisée, et à l’ensemble des sites d’information où une syndication est possible, pour le payant. La téléphonie portable est elle aussi visée à travers Youtube notamment, mais d’autres tuyaux sont à envisager et une distribution via les fournisseurs de contenu pour téléphonie mobile peuvent être des débouchés solides.

Le mariage du son et du regard.

Photojournalistes, vous êtes destinés à raconter des histoires qui apporterons l’éclairage et l’information nécessaire au public pour qu’il se forge une opinion sur les évènements qui l’entoure, décrypte les situations, approfondisse un sujet.

Dans la production multimédia:

La photographie donne l’élément visuel de l’histoire. Elle incarne les personnages, les places dans un contexte géographique, focalise l’attention du lecteur par sa composition sur les détails importants du sujet. Elle apporte un sens relatif à la culture et l’éducation du lecteur, elle possède différents degrés de lecture.

La légende renseigne  factuellement, grâce aux 5 questions fondamentales (qui, quoi, ou, quand, comment), et donne au lecteur l’information “invisible” à l’image, comme par exemple le nom d’une personne, son age, son rôle dans l’histoire, son pays d’origine. Elle donne quelque chose de nouveau à l’image et pousse le lecteur à s’interroger de nouveau sur ce qu’il a vu dans l’image.

Le son, vient en complément naturel de ces informations et enrichit l’expérience.

  • Le son fait parler les protagonistes, il donne une voix aux gens, donne du sentiment, de l’émotion, du témoignage ou de l’ambiance.
  • L’interview permet au photographe de mieux comprendre son sujet et peux mener à de nouvelles images, de nouvelles situations et enrichir son sujet.
  • L’information contenue dans cette interview, complète l’enquête ou le reportage, même si le son n’est pas utilisé dans le produit final, le texte pourra être utilisé comme base rédactionnelle.
  • Enfin, dans le récit linéaire – sur lequel sont basés les productions multimédias – le son fournit le fil rouge de l’histoire et permet de relier les séquences entre elles. Le son crée le sens de lecture, introduit le témoignage dans l’image (fondu sonore à l’entrée).

De l’invisible à l’interlocuteur.

La capture du son impose au photographe d’apprendre un autre rythme de travail, un autre tempo et passer de l’invisible à l’interlocuteur.

Le temps photographique s’apparente à un jeu de caméléon, le photographe cherchant à disparaitre dans les rideaux ou sous le tapis pour capturer – sans le modifier ni l’influencer – le moment décisif cher à Cartier-Bresson. C’est un temps de recherche et de composition ou le dialogue est faible voire absent et ou l’individu s’efface, ou la relation se réduit au minimum.

La prise de son au contraire suggère une tout autre attitude. Pour enrichir votre histoire, vous allez devoir vous asseoir, prendre le temps de discuter avec la personne que vous venez de photographier, passer de l’invisible à l’interlocuteur. C’est la personne que vous avez photographiée qui va raconter avec sa voix, sa propre histoire, et à vous de poser les questions, d’être engageant, réactif, de créer le lien, cette alchimie qui construit la confiance et mène à la confidence.

Enregistrer ces interviews, capturer ces sons amène à une meilleure compréhension du sujet, c’est la part de journaliste qui reprend le dessus sur la part du “plasticien-créateur”. Réaliser une bonne interview c’est obtenir plus d’informations qui serviront à rédiger des légendes plus complètes, des synopsis plus riches, et fournir un produit plus compétitif.

En réalisant de bonnes interviews, vous apportez également de la vie dans vos images, une profondeur jamais atteinte dans vos histoires, une atmosphère qui ne peux se traduire par le texte.

Apprenez à interviewer.

Voici quelques petits trucs que j’ai tiré de mes expériences radiophoniques.

Imaginez que vous faites un portrait, un portrait sonore.
Pour qu’un portrait soit bon il faut que le trait du dessinateur soit sur. En radio, il faut que la voix soit bonne, bien enregistrée, et donc que l’interview soit réalisée dans un endroit calme, le plus calme possible.

A l’intérieur, pensez à regarder votre environnement avant de chercher ou poser votre micro. Cherchez les matières chaudes,tirez les rideaux,placez vous sur un tapis,profitez des canapés, collez vous contre les boiseries,es bibliothèques… ces éléments offrent une absorption sonore importante, étouffent les bruits parasites et assurent une meilleure qualité d’enregistrement. A l’extérieur, éloignez vous des routes, des groupes de personnes, préférez vous réfugier dans une voiture (vitre fermées) pour y conduire votre entretient au calme. Fuyez les halls et toutes les architectures voutées, trop minérales, qui véhiculent les sons facilement. Ecoutez votre environnement, attention aux postes TV, aux frigos bruyants, aux voisins en plein travaux. La qualité du son doit être irréprochable car c’est sur la bande son de votre production que le second sens le plus sollicité par vos lecteur (l’ouie) sera complètement focalisé.

Ne placez pas votre micro trop loin de la bouche de votre interlocuteur pour éviter les bruits d’ambiance parasites, pas trop près non plus pour ne pas enregistrer les “pchi” ou les “pfff”.

Apprenez à différencier le son d’ambiance et l’interview proprement dite. Si vous désirez rajouter de l’atmosphère, enregistrez séparément les deux pour les monter ensemble à la fin, vous aurez plus de contrôle sur les deux environnements et moins de pollution sonore.

Lors de votre interview, ne répondez pas à votre interlocuteur, hochez la tête, souriez, la personne comprendra que vous êtes à l’écoute mais votre bande son restera vierge des “uhmuhm”  génants au montage.

Préparez vos questions, mais ne soyez pas collé à elles, sachez écouter l’interview, anticipez les réponses. Attention aux questions fermées, vous éviterez:” depuis combien de temps êtes vous conducteur routier (réponse: deux ans)” mais préférerez: “dites moi depuis combien de temps et pourquoi êtes vous devenus routier (réponse: je suis routier depuis deux ans parce que je me sentais libre au volant de mon camion)”.
Prenez le temps de cette interview, laissez vous guider par les réponses que vous obtenez, utilisez pleinement le temps dont vous disposez. Laissez les blancs s’installer, la plupart des gens sont mal à l’aise dans ces espaces de vide et ont tendance à remplir naturellement les blancs en complétant leurs propos, en argumentant ou en reprenant leur réponse sous un angle différent. C’est une phase importante de l’interview puisque que c’est là que vous pouvez obtenir le petit plus qui fait la différence.  Passez trop vite à la question suivante, et cet espace de liberté s’évanouira, emportant avec lui des informations précieuses pour la suite de votre projet.

Enfin, terminez toujours en demandant “s’il y a quelque chose à rajouter”. La plupart des gens se tiennent aux questions posées et se freinent dans leur envie de développer des points ou de répondre à des questions que vous n’auriez pas posé. En offrant cette opportunité, vous permettez à votre interlocuteur de compléter librement son interview, de donner son point de vue, de rebondir sur une question ou donner un anecdote pas encore dévoilée.

virtuouscircle

Finaliser sa production pour atteindre une audience plus large.

Une production multimédia comporte plusieurs éléments imbriqués les uns avec les autres exploitables ensemble, ou séparément et s’alimentant les uns les autres. Après la recherche du sujet, le photojournaliste doit regrouper l’ensemble des informations qui étayeront son sujet.  Une fois la phase préparatoire réalisée, le photojournaliste va récolter cette information sous 3 ou 4 formes différentes: des informations écrites (pour les légendes), de l’audio (pour interview, légendes et texte), des photos et/ou des vidéos. Le tout est édité et monté encapsulé dans un format vidéo standard prêt à diffuser.

Le modèle économique de la production multimédia profites de cette diversité des sources d’informations et du format de diffusion pour multiplier les chances de placement auprès des nouveaux et anciens médias. Ainsi, s’il est indispensable pour un photographe de conserver le modèle “classique” de placement de ses images auprès des médias print, il pourra diversifier vers le web et les autres médias sa production en choisissant de déstructurer son produit fini et d’adapter son offre en fonction du media prêt à l’acheter ( au choix text/photo, text/video, audio/photo/text, ou text/audio par ex).

On pourra décliner les supports medias comme suit:

  • les Blogs, et autres sites spécialisé ou généraliste qui fleurissent et son ouvert à ce genre de production.
  • le podcast video ou audio, relayé par les portables type iphone, blackberry, Kindle ou la future probable nouvelle tablette Apple.
  • le DVD, auto-édité ou édité par un tiers
  • la téléphonie mobile et le streaming video via les providers de contenu type Orange ou Vodafone
  • le film ou les expositions

Cherchez l’inspiration, éduquez votre regard.

Comme tout nouveau débouché, la production multimédia demande formation et analyse. Recherchez, écoutez et lisez ce qu’il se fait partout. Malheureusement, le concept ne fait que de timides apparitions en France sous des appellations parfois assez énigmatiques (Pom). Préférez les sites anglo-saxons, largement mieux documentés et infiniment plus dynamiques.

Je vous conseille les sites suivant parmi tant d’autres, ainsi que bulb.

En Grande Bretagne:

Aux Etats Unis:

France:

Update: A étudier, les productions multimedia réalisé par les photojournalistes du Eddie Adams Workshop edition 2009. Soyez curieux, visitez les archives.

It’s Not Over Yet, Man (Tie Dye Team, 2009)
from Eddie Adams Workshop on Vimeo.

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Comments

6 Responses to “Sortir du cadre: stratégie multimédia”
  1. Heimana says:

    Merci Gerald pour cet article extrêmement intéressant ! Il va bien m’aider dans la réalisation d’un projet photo auquel je voulais justement apporter cette dimension sonore !

  2. gholubowicz says:

    Tiens moi au courant dès que ce projet aboutit, c’est toujours un plaisir de découvrir de nouvelles prods!

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