Sortir du Cadre: la Résilience

juin 6, 2010 by · Leave a Comment 

Après Laisser faire ou se battre? , je vous propose de continuer à chercher quel sera le futur du photojournalisme!
Tulip and Panties by Gerald Holubowicz photographer

« La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression. »

La liquidation judiciaire des restes de l’agence Sygma a été demandée il y a quelques jours par Stefan Biberfeld, gérant de la « coquille vide » de Corbis, rachetée en 2001 et depuis jamais réellement sortie du rouge. Encore un traumatisme pour le  monde du photojournalisme français qui ne s’en remet pas de voir son patrimoine historique partir en fumée, petit bouts par petit bouts. Un coup de plus porté au moral de professionnels, qui comme ici, sont de plus en plus malmenés. Prochaine étape redoutée, la vente de Sipa press, qui fera suite au désengagement progressif du groupe Fabre dans ses médias déficitaires. La série noire de cessions et de fermetures en tous genres n’en finit pas de secouer le photojournalisme et la photographie, comme autant d’ondes de choc destructrices, créant mois après mois, un état d’esprit d’injustice et de résignation. Le Titanic n’en finit pas de sombrer, et l’orchestre joue encore.

Il est pourtant largement temps que nous prenions conscience que rien ne sera plus comme avant. La presse écrite – premier client des agences de photojournalisme - ne souffre pas d’une crise, mais traverse en réalité une période de mutation qui conduira inexorablement a une extinction massive des éditions imprimées et verra l’émergence de nouveaux plateaux de contenus sur la toile. Il est donc largement temps d’embrasser le nouvel environnement digital qui s’ouvre devant nous et de sortir de cette dépression sans fin. Un réveil d’autant plus important, que nous disposons d’ores et déjà de certains outils qui - étonnamment - sont tout à fait adaptes au web et permettraient, pour peu qu’on les utilise correctement, de développer ce potentiel encore inexploité. Des structures d’exercice qui possèdent les atouts nécessaire à l’évolution du photojournalisme, mais que nous laissons périr de façon inconsidérée: les agences.

Les agences photos: armées pour durer.

Si l’idée semble paradoxale au regard de l’actualité de ces derniers mois, c’est en réalité moins les structures existantes que le concept en lui-même qui détient les armes pour exister dans le paysage médiatique de demain. Appuyons nous sur la vision partagée de JarvisGillmor & Shirky qui décrivent l’organisation des médias d’ici à 5 ans, passant d’une « ink » économie a une « link » économie (papier contre liens/internet), de méga structures hyper-centralisées a un écosystème mue par la collaboration, la recommandation et le partage des risques, d’une économie industrielle orientée  »Product » a une économie post industrielle orientée  »Process » , on constate alors que l’agence photo dans son fonctionnement porte déjà en elle les graines du média de demain et peut être même, du succès.

Process vs Product : Première constatation, l’agence est historiquement fondée sur cette notion de process. L’information pour une agence, n’a ni début ni fin, et s’incarne dans un flux continu de news. Pas de deadline, pas de page à remplir, pas de rotative à lancer, l’information se développe dans un espace sans limite, au fil du temps, un sujet remplaçant l’autre 24/24h,  7 /7 jours. En tant que telle, l’agence est donc plus adaptée au format web et à son rythme.

  • Dans la  »ink«  économie, l’agence est cantonnée dans le rôle du grossiste d’informations syndiquant  sa production aux diffuseurs – seuls capables d’imprimer et de distribuer le contenu produit. La dépendance de l’agence par rapport au papier est totale et installe – de fait – les éditeurs de presse dans une position dominante permettant de dicter pratiques et tarifs à son avantage. Aucune interaction directe avec le public n’est possible hormis par le biais d’expositions dont l’audience - confidentielle et souvent majoritairement locale – interdit le développement à large échelle ou d’atteindre de nouvelles audiences et de nouveaux marches. Sur le papier, la photo se heurte à un univers « fini ». Dimensionné, contextualisé, l’image ne peut se déployer seule, elle sert de support, d’illustration au texte, d’agrément visuel d’élément de design. Si la pagination se réduit, les sujets se réduisent & les photographies en pâtissent. Leur sens commun s’étiole puis disparait, et le lecteur finit par ne plus jeter qu’un vague coup d’œil pour ensuite passer à autre chose. Demeurent quelques bastions qui tentent de maintenir la place de l’image en combinant haute qualité et large exposition (Nat-Geo, Géo, Paris Match, Stern etc…) mais force et de constater qu’à l’instar de la presse quotidienne, ils ont de plus en plus de mal.
  • Dans la « link«  économie en revanche, l’imprimeur/diffuseur devient un maillon obsolète. Le process devient la norme, le flux une composante majeure de l’information. L’interaction avec le public devient enfin possible à travers les outils sociaux et ouvre du coup, de nouveaux horizons en termes de revenus. Le contenu plus ouvert, disponible et transparent, reflétant l’état des connaissances à un moment « t », ouvre la voie à la collaboration. Le « public » peut soumettre ses idées, modifier son contenu à chaque instant, pour améliorer le flux global et contribuer à l’information. La photo, elle, se déploie, retrouve ses marques, occupe l’écran, fait disparaitre le texte pour se donner au lecteur. Libérée des contraintes d’espace, la photo s’arrange en slideshow, en vidéo, en sujets multimédias, s’agrémente de sons, de graphiques, elle sert désormais d’épine dorsale aux histoires. La photo se transmet facilement, se partage, et devient virale. Elle s’ouvre aux commentaires et devient un carrefour des attentions ou transitent les internautes.

Internet est le lieu où règne de deux composantes essentielles maitrisées par les agences photo: le flux et l’image.
Internet devrait être leur terrain de jeu. Pourtant il n’en est rien.

Malgré la prédisposition structurelle et historique des agences photo à pouvoir s’intégrer dans la sphère numérique et le potentiel énorme  dont elles disposent pour pouvoir y prospérer, il semble qu’aucune d’entre elle ne soit parvenue à développer ces opportunités. Et tandis que d’un coté, la marche en avant technologique conduit à un contexte de plus en plus dématérialisé, photographes et responsables se réfugient encore pour beaucoup dans une posture classique de méfiance vis-à-vis de la numérisation et de l’environnement digital. Si les avancées se font – et c’est heureux – elles ne procèdent que par petites touches et reposent sur le minimum vital exigé, sur la réponse à un service demandé plus que sur la proposition de nouvelles opportunités.

Paradoxe numérique.

Comme il y a un « avant » et « après » J.C, dans l’histoire de la photographie on peut sans aucun doute estimer qu’il y a un « avant » et un « après » numérique. Pas une discussion entre vieux de la vieille qui ne réfère à cet âge sacre de l’argentique, pointant avec nostalgie ce qui pouvait être considéré comme une période bénie ou les limites matérielles se conjuguaient avec professionnalisme (la bobine imposait-elle de faire de meilleure images, ou moins de d’excellentes images?)  .

Pourtant, nous avons certainement été parmi les premiers à transiter d’un monde analogique a un monde digital, les premiers à adopter les équipements pros de l’époque (DCS100 Kodak et plus tard le D30 Canon), les premiers à assurer la continuité des archives d’un univers a l’autre ( à grands frais), enfin, les premiers à ouvrir des plateformes de distribution sur internet – ou tout du moins – à mettre le web au centre de nos échanges.
Apres près de 20 ans de transition digitale, si la question du positionnement et de l’usage du numérique dans notre industrie semble définitivement établie, les efforts à fournir pour atteindre une numérisation totale restent encore colossaux. Il suffit pour s’en convaincre de considérer l’état des fonds Keystone laissés par Eyedea, les archives Sygma ou Sipa pour réaliser que la transition n’est pas complète. Enfin les photographes eux-mêmes ont longtemps peiné a reconnaitre que le numérique était l’outil de demain et qu’il se substituerait a l’ancienne generation de matériels. Comme la génération  Speed Graphic craignait le Leica, celle du film craignait celle du capteur.
Un paradoxe lorsqu’on sait à quel point nous réfutons la prédominance du matériel par rapport au regard. Si, comme le dit J.Leroy, il y a de plus en plus de gens avec une caméra et de moins en moins de photographe (sous-entendu ceux qui ont l’œil vs ceux qui ne l’ont pas) pourquoi craindre de perdre notre regard en changeant de matériel? Pourquoi tant résister à changer un élément - en théorie - accessoire? Et du coup, pourquoi craindre le désintérêt de la presse lorsque celle-ci ne constituera plus le principal débouché de nos photographies d’ici les 5 à 10 années à venir?

C’est la bel est bien le paradoxe du numérique (ou de l’imprimerie à l’époque de Gutenberg). Chacun y voit les raisons de ses échecs pour éviter d’avoir à faire l’examen de ses responsabilités, mais personne ne peut raisonnablement s’y opposer tant le bénéfice de l’adoption parait plus grand.

Prospective 2020

Un véritable effort de prospective doit désormais être mené pour aborder de façon constructive les décennies à venir. Sortir de cette défiance permanente, de cette peur irraisonnée du net,  et des schémas du passe doit devenir la priorité, nous devons être des photographes résilients. Nous devons réinventer notre univers, non parce que le « vieux modelé » n’était pas bon, mais parce qu’il n’est plus adapté.

‘It’s not about finding new ways to do old things, but time to radically rethink our business models by redefining our products, our partners, and our clients.’

Stephen Mayes

Imaginer que l’on puisse travailler dans 10 ans de la façon dont nous travaillions il y a 10 ans est un suicide collectif annonce. Joel De Rosnaisnous prédit le Symbionet, un net augmente consultable partout en permanence. John Underkoffler nous annonce l’arrivée des visualisations spatiales (type Minority Report) d’ici à 5 ans sur les PC de tout à chacun.   D’ores et déjà 1000 milliards d’images circulent sur le net et le volumecroit de jour en jours, imprimant leur marque dans l’histoire visuelle du réseau. Si on y ajoute la crise de la presse (Cf Quaderni. N. 24, Automne 1994. Crise et presse écrite ) et la bascule de la pub vers internet. La montée des plateformes de contenus - agrégateur, pure players, web sites adosses aux tradis – qui se multiplient et renforcent leurs audiences jour après jour. La montée en force de la vidéo et de son audience. Parier sur le retour à une situation équivalente à celle que nous connaissions dans les années 80 constitue un déni de réalité et les contre-révolutions  des médias traditionnels (lire: Why Big Media’s Anti-Google Counter-Revolution Will Fail ) a l’encontre du suppose « méchant » Google (How to save the News) sont une erreur. L’univers de l’image change durablement et se développe à une vitesse jamais atteinte jusqu’ici sans que pour autant nous fassions les efforts nécessaires pour anticiper le futur proche.

Concrètement, quelles sont les actions que nous pourrions envisager? Tout d’abord repenser le mode d’exploitation des images sur le web (en termes techniques et commerciaux), repenser le cœur d’activité des agences photos (abandon progressif du rôle de grossiste pour un adopter une position de spécialiste, exploitant une information raffinée), arrêter de parier sur des débouchés marginaux – certes prestigieux mais couteux – pour investir dans des secteurs émergents (multimédia, publishing web, app mobiles, flux, réalité augmentée) et externaliser leur développement, repenser l’organisation structurelle de la profession, harmoniser les pratiques commerciales (en accord notamment avec les lois anti trust américaines pour éviter des murs de verre infranchissables), réexaminer le statut du photojournaliste pour lui permettre de conserver sa place de rapporteur d’information tout en lui autorisant de nouveaux débouchés (Fr).

Comment structurer cet effort? En initiant une sorte de G20 ou de TEDx de la photo créé par les organisations professionnelles nationales  (syndicats, associations, guildes) existantes, une conférence globale sur les enjeux du photojournalisme, en amont duquel un travail préparatoire serait effectué autour de thématiques précises et concrètes à atteindre à court, moyen et long terme (fixation des tarifs de vente, des accords inter groupes , questions autour du copyright et droit d’auteurs, des œuvres orphelines, des standards IPTC, le contrôle des flux et des volumes, la digitalisation, le modèle de licensing, les débouchés et les relations avec médias numériques, la renégociation des accords passés avec la presse traditionnelle type abonnement etc.). La dessus, création d’un groupement international de surveillance et de coordination financé par les différentes organisations présente au « G20″ et dont l’objectif serait de monitorer les questions étudiés a la conférence, d’évaluer leurs applications concrètes et de détecter les nouvelles questions à traiter pour l’année d’après.

J’ai tout a fait conscience de l’énormité de la tache et des implications que tout cela suppose, mais suis également pleinement convaincu que sans cet effort décisif - et peut être ultime – notre génération ne saura survivre aux bouleversements déjà enclenchés sans en payer un prix terriblement lourd tant en effectif qu’en savoir.

« La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression. »


Photo: A model is waiting backstage before the the 9th Annual Tulips & Panties. A headdress affair runway show benefiting Villagecare at the Gotham Hall in New York City.

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